Oaxaca, 8-11-2006 : un million selon l’APPO, 6.900 selon la police !

Note d’information n°7
jeudi 9 novembre 2006
mis à jour samedi 28 avril 2007

Ce sont les chiffres donnés pour la megamarcha de dimanche dernier, 5 novembre, à Oaxaca. Soit dit fraternellement, le million est sans doute un peu exagéré. Les sources généralement fiables parlent de « centaines de milliers ». C’est déjà énorme pour une assez petite ville comme Oaxaca. Et cette impressionnante manif s’est déroulée sans le moindre incident, pacifique du début à la fin, dispersion comprise. Cela changeait de la Bataille du Jour des Morts, qui s’était terminée, après 7 heures de combat de rue acharné, par la défaite de la Police Fédérale Préventive et son échec à faire taire Radio Universidad.

Pourtant, le début de la journée pouvait laisser craindre de nouvelles violences. A l’aube, des coups de feu avaient été tirés contre la Cité Universitaire et la radio populaire, faisant un blessé à l’intérieur. La PFP déployait elle aussi une fiévreuse activité. A commencer par l’installation de barrages de barbelés autour du zócalo, et le déplacement de bennes à ordures dans un but de protection. Cela a d’ailleurs fait dire aux Oaxaquègnes, qui ont gardé tout leur sens de l’humour : « C’est faux que la PFP soit venue pour enlever les barricades ; elle est venue pour apprendre à en construire ! ». En plus des unités habituelles avec équipement lourd, la PFP s’est vue renforcée sur la place par des éléments des Forces de Réaction et d’Alerte Immédiates (GIGN local) bardés de gilets pare-balles, masques à gaz, bref, toute la panoplie du parfait robocop.

A l’heure du rendez-vous (10 heures), on pouvait craindre un bide : les contingents déjà arrivés étaient un peu maigrelets. Mais tout a changé très vite : des colonnes arrivaient de toutes les directions en provenance de tout l’Etat, y compris des gens qui jusqu’ici avaient peu participé aux manifs. Avec le sérieux et la discrète solennité qui les caractérise, les autorités traditionnelles des communautés indiennes arrivaient drapeaux en tête, suivies de tous les comuneros. C’est finalement un fleuve humain qui a parcouru les 5 kilomètres du point de rendez-vous au centre d’Oaxaca. La tête du cortège était déjà arrivée quand les derniers se sont mis en marche.

La consigne, on ne peut plus claire : « zéro affrontement », a été suivie par l’immense majorité des participants. Le parcours était prévu pour rester toujours à au moins deux rues des flics. Dans les deux ou trois cas de têtes chaudes voulant en découdre, le service d’ordre de l’APPO s’est montré courtois, mais ferme et persuasif, et a réussi à calmer les intéressés.

On ne peut s’empêcher de rapporter ici ces quelques lignes signées Luis Hernández Navarro publiées dans La Jornada d’hier : « L’intelligence tactique de l’APPO est surprenante. Quand le gouvernement fédéral se prépare à ce que le mouvement populaire réponde par la violence, celui-ci se défend pacifiquement. Quand le pouvoir se croit militairement victorieux et entreprend ce qu’il estime devoir être ‘la dernière bataille’ à l’université, les insurgés résistent avec des bâtons, des pierres et des molotovs, et lui infligent une écrasante défaite. [...] Quand Abascal (ministre de l’Intérieur) veut emmener les dirigeants dialoguer à Mexico, en douce, ceux-ci ouvrent une table de négociation avec la société à Oaxaca. »

Un pas en avant, deux pas en arrière

Sur le fond de la question, le départ d’Ulises Ruiz et la fin de l’occupation de l’Etat par la PFP, les choses n’avancent guère. Des déclarations de plus en plus nombreuses affirmant, suggérant ou insinuant que la démission du satrape dénouerait la crise se font entendre de toutes parts, y compris des rangs même du PRI. Les invitations à « procéder à un examen de conscience », à « oublier son propre intérêt au profit du bien public » se multiplient. Pas plus tard qu’hier, haussant le ton, Carlos Abascal déclarait que Ruiz doit démontrer qu’il peut gouverner ou s’effacer. Fadaises ! On a déjà constaté que le satrape n’avait pas de conscience, quant au bien public, il se l’est toujours approprié. La seule solution institutionnelle serait que le Sénat déclare « la vacance de pouvoir », ce qui revient à une destitution des autorités en place. C’est possible : le PRD l’a réclamé, et avec le PAN, ils ont la majorité au Sénat. Encore faut-il le vouloir, et le PAN ne le veut pas. Cela signifierait la rupture de l’alliance avec le PRI, sans lequel il ne pourrait pas gouverner. Des rumeurs circulent à nouveau sur des possibilités de circonvenir Ulises Ruiz avec une ambassade ou une place dans un cabinet ministériel... Mais Ruiz n’est pas tout seul : il a installé à divers postes tout un tas de gens qui, sans lui, perdraient tout... et devraient pour la plupart rendre des comptes à la justice.

C’est un peu la même chose avec la levée de l’occupation policière. Les déclarations contradictoires de hauts responsables se succèdent, la donnant « pour la fin de la semaine », bientôt corrigé en « pour la fin de la crise », qui devient « quand l’ordre sera rétabli », qu’on s’empresse de préciser : « le départ d’Ulises Ruiz n’est qu’un aspect de la question ; il s’agit de problèmes si anciens... »

Dans le carnaval de ceux d’en haut, on ne peut oublier la prestation de l’ineffable Elba Ester Gordillo, patronne du Syndicat National des Travailleurs de l’Education. Elle reproche à Abascal, en termes virulents, d’avoir négocié directement avec la 22ème section en passant par-dessus la direction nationale, ce qui « sape les bases du syndicalisme mexicain ». C’est le SNTE, insiste-t-elle, qui « représente de manière légale, légitime et démocratique » l’ensemble de la profession (on ne rit pas !). C’est vrai, quoi, si la base peut négocier elle-même ses revendications, c’est la fin des haricots pour le syndicalisme charro (vendu au pouvoir) dont la douce Elba Ester est un des plus beaux fleurons ! Ah oui, quand même, elle aussi « exhorte » Ruiz à démissionner...

Ça se complique...

On peut parfaitement comprendre que tout ce cirque donne des envies de foutre des bombes. Et c’est ce qui est arrivé dans la nuit de dimanche à lundi. Trois bombes ont éclaté, provoquant pas mal de dégâts matériels ; l’une au local national du PRI, la seconde devant le Tribunal Electoral du Pouvoir Judicaire de la Fédération (TEPJF), et la troisième dans une succursale d’une banque internationale. Les objectifs disent clairement qui ou quoi était visé : le PRI pour Ulises Ruiz Ortiz, le TEPJF pour avoir couvert la fraude électorale qui a débouché sur l’élection de FeCal (Felipe Calderón) à la présidence, la banque pour le système financier international qui dépouille les travailleurs, au Mexique comme ailleurs.

On a appris plus tard, lors de la revendication, que huit engins avaient été déposés, mais cinq n’ont pas explosé. Cinq groupes ont conjointement revendiqué ces attentats, un seul d’entre eux étant préalablement connu des services de police, comme on dit : la Tendance Démocratique Révolutionnaire - Armée du Peuple (TDR-EP). Le communiqué ajoute que ces actions vont s’étendre aux « 40 principales entreprises nationales et transnationales, ainsi qu’aux institutions politiques et gouvernementales dégénérées » qui sont derrière la « fraude électorale et la violence institutionnalisée néolibérale ». Le communiqué parle aussi du « mouvement héroïque du peuple d’Oaxaca ».

Bon. Mais ces jeunes (?) gens auraient dû réfléchir davantage. Pourquoi l’APPO s’évertue-t-elle à prouver que son mouvement est pacifique ? Précisément pour obliger le pouvoir à répondre sur le terrain politique. C’est bien pour cela qu’elle a toujours réfuté tout lien avec quelque organisation guerrillera que ce soit, aussi bien l’EPR que l’EZLN, alors que tout le monde sait qu’il existe dans l’APPO et la 22ème section un groupe de profs pro-zapatistes, et qui ne s’en cachent pas, et que l’EPR a déjà fait savoir qu’elle soutenait le mouvement, mais de loin, de l’extérieur. On peut remarquer également que l’EZLN a pris soin de mettre tout son poids dans le soutien au mouvement dans les territoires qu’elle contrôle, c’est-à-dire au Chiapas, mais de garder une certaine distance et de s’effacer derrière « l’autre campagne » dans l’Etat d’Oaxaca. S’il était possible, si peu que ce soit, d’établir un lien organique entre un quelconque mouvement de lutte armée et l’APPO, alors le pouvoir aurait beau jeu de prétendre que la question est militaire, et non politique, avec toutes les conséquences que cela peut avoir : état de siège, lois d’exception... On sait bien que la « lutte contre le terrorisme » est une bonne façon d’effrayer les braves gens pour esquiver les problèmes sociaux et politiques, en les réduisant à des questions policières.

Bien entendu, l’APPO a aussitôt fait savoir qu’elle n’avait rien à voir avec ces attentats. Carmen López, déléguée de la 22ème section à l’APPO a déclaré : « Nous nous démarquons de ces actions. Même si nous les comprenons, nous ne les partageons pas ». La direction provisoire de l’APPO, elle, a souligné : « La lutte de l’Assemblée est de face, à visage découvert, à l’intérieur du cadre légal, et nous n’avons aucun rapport avec cela ».

Laissons pour aujourd’hui - une fois n’est pas coutume - le mot de la fin à un député du PAN. La loi mexicaine veut que, pour se rendre à l’étranger, le président mexicain en demande la permission à la chambre des députés, ce qui en principe est purement formel. Or Fox devait se rendre en Australie, puis au Vietnam pour un sommet de l’APEC. Le voilà donc qui demande l’approbation de la Chambre. Et voilà le PRI qui décide de lui faire sentir son pouvoir de nuisance, et qui vote avec le PRD, contre l’autorisation de sortie. Résultat : par 258 contre face à 187 pour, l’autorisation est refusée ! Là-dessus, Gerardo Priego député du propre parti du président, mais qui, paraît-il, ne sait pas résister à un bon mot, lâche : « Pourquoi diable veut-il aller au Vietnam, puisqu’il a le sien à domicile ? ». Dans ce cas, c’est peut-être un peu plus qu’un bon mot...

8 novembre 2006.

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