Abascal : « Retour à la normale »... 3 morts, 140 blessés, 100 arrestations

Oaxaca, 26-11-2006 - Note d’information n°11
vendredi 1er décembre 2006
mis à jour samedi 28 avril 2007

Depuis notre dernière note d’info, la situation était plutôt calme à Oaxaca (et c’était tant mieux : les copies à corriger commençaient à s’amonceler). Hier soir, 25 novembre, tout a basculé à nouveau à la fin de la 7ème megamarcha de l’Assemblée Populaire des Peuples d’Oaxaca.

L’APPO avait prévu que cette manifestation, à laquelle ont participé 200 000 Oaxaquègnes, « assiège » pacifiquement la Police Fédérale Préventive sur le zócalo (place principale) pour 48 heures. Comme les précédentes, cette marche avait 2 exigences principales : la démission du satrape Ulises Ruiz Ortiz, qui s’accroche toujours au poste de gouverneur de l’Etat, et la fin de l’occupation militaire par la PFP.

Les affrontements ont commencé vers 17 heures (locales). Sans qu’il y ait eu la moindre provocation, la PFP a pris l’initiative de briser l’encerclement en attaquant par l’une des rues d’accès au zócalo. Jets de gaz lacrymogènes et de pierres (ils s’y mettent aussi), charge. Les bazukeros populaires, protégés par des boucliers - dont un certain nombre pris à la PFP lors d’affrontements précédents - ont formé la ligne et riposté en tirant des fusées avec leurs tubes en PVC. Très vite, tout le centre historique a été noyé sous les gaz lacrymogènes. La bataille a duré quatre bonnes heures. La PFP a décidé de sortir du centre pour poursuivre les manifestants avec ses tanquetas, véhicules blindés pourvus de lames de bulldozer et de canons à eau. Des analyses ont montré que dans l’eau qu’ils tirent avait macéré quantité de piment piquín, particulièrement irritant. La PFP a poussé jusqu’au plantón (piquet permanent) principal, à Santo Domingo, dont elle a incendié les tentes et bâches avant de se replier. Les manifestants, eux, ont attaqué aux molotovs plusieurs bâtiments officiels, dont le Tribunal Supérieur de Justice de l’Etat. Flavio Sosa, du Conseil de l’APPO, qui tentait de calmer des manifestants et de les inviter à la retraite, s’est vu répondre par un bazukero : « c’est le peuple qui commande ». Un autre membre du Conseil, Marcelino Coache, a déclaré quant à lui : « cette riposte est due à la dignité et à la vaillance du peuple oaxaquègne. Nous avons été agressés, et dans un acte de légitime autodéfense, nous avons répondu ».

Parmi les 140 blessés recensés hier soir, 20 au moins l’avaient été par balle, de même que les trois morts. Il semblerait que ce ne soit pas la PFP qui ait tiré, mais « des hommes en civil », soit des gens du PRI, soit des flics locaux ; ceux-ci, toutefois, se déplaçaient dans le sillage des fédéraux, qui n’ont jamais fait un geste pour les neutraliser.

Derrière les charges circulaient aussi des camionnettes pick up de la PFP qui poursuivaient les manifestants pour les arrêter. L’ordre a semble-t-il été donné d’arrêter quiconque tenterait de reconstruire les barricades, et tous ceux - au moins 200 personnes - sur la tête de qui a été lancé un mandat d’arrêt depuis le début du mouvement. Cela concerne pratiquement tout le Conseil de l’APPO.

Signalons encore que les journalistes ont été particulièrement visés par la répression. Le correspondant à Oaxaca d’El Financiero (eh oui !) a été sauvagement matraqué et s’est retrouvé à l’hôpital avec une plaie de 20 centimètres à la tête.

Des « sources gouvernementales de haut niveau » ont fait savoir que la PFP avait reçu l’ordre de passer « des actions de contention à des manœuvres offensives ».

C’est sans doute ce que voulait dire Carlos Abascal, ministre de l’Intérieur pour une semaine encore, quand il déclarait jeudi dernier qu’Oaxaca « revenait à la normale », et que si le conflit n’était pas résolu, il était « sur la bonne voie »... En tout cas, au-delà du double discours dont il est devenu maître, une chose est évidente : le gouvernement fédéral a choisi son camp, il soutient indéfectiblement le tyran local Ulises Ruiz.

Rapide retour sur la semaine

Le samedi 20, anniversaire de la Révolution de 1910 et journée mondiale de solidarité avec la lutte des Peuples d’Oaxaca, la 6ème megamarcha (500 000 participants) avait déjà donné lieu à plusieurs heures d’affrontement, également à l’initiative de la PFP. Toutefois, l’APPO avait pu négocier un repli mutuel sur les positions antérieures et la libération des manifestants arrêtés. Et comme il n’y avait eu finalement « que » deux blessés, on avait tendance à considérer que cela avait été « plutôt calme »...

Le lendemain, la PFP avait encore attaqué une manif de femmes, qui protestaient contre les agressions sexuelles dont les fédéraux sont coutumiers. Aux cris de Oaxaca no es un burdel (inutile de traduire, non ?), elles mettaient sous le nez des pandores des miroirs où il était écrit « je suis un violeur », « je suis un harceleur », « je suis un lâche ». Cela n’a pas plu aux intéressés, qui ont chargé.

Mardi 21, la PFP n’a pas quitté Oaxaca, contrairement aux déclarations d’Abascal (voir note n°10), mais elle a cessé ses agressions contre le mouvement populaire, jusqu’à hier. De nouvelles communautés indiennes, celle de Sierra Juárez au nord de l’Etat, ont rejoint formellement l’APPO. Ces communautés avaient été pendant des années des fiefs électoraux du PRI d’Ulises Ruiz ; aujourd’hui elles aussi entrent dans la lutte pour le chasser.

Le calme aurait-il un effet pervers sur les nerfs de la direction de l’APPO ? Toujours est-il qu’ils ont pris une bien curieuse initiative mercredi 22 : aller rencontrer le nonce apostolique pour demander la médiation de Benoît Seize dans le conflit. Bien entendu, ils n’ont rien obtenu de l’ensoutané... Une autre initiative, plus sérieuse, éclaire sans doute les intentions de la précédente : la même demande a été faite au représentant au Mexique de l’ONU ; on comprend, là, qu’il s’agit de prendre à témoin la communauté internationale. L’ONU a fait savoir qu’elle ne pouvait intervenir qu’à la demande du gouvernement mexicain, mais qu’elle enregistrait la demande et restait attentive à la situation à Oaxaca, en particulier dans le domaine des droits de l’homme.

Pendant ce temps, l’OCDE, qui a vraiment tout compris, envoie des « recommandations » au gouvernement mexicain sur sa politique agraire, afin de « réduire les distorsions de marché ». Celle-ci, notamment : « Le Mexique devrait avancer vers l’élimination de la propriété communale de la terre ». Ben voyons !

Bien loin de là, à la frontière des Etats-Unis, dans le village de pêcheurs de ... Bagdad (c’est même pas une blague !), Etat de Tamaulipas, le sous-commandant Marcos déclarait jeudi : « Nous sommes à la veille d’un grand soulèvement ou d’une guerre civile ». Il a expliqué que ce qui se passait à Oaxaca était un révélateur de ce qui se passe dans tout le pays. Il a conclu : « Nous ne reconnaissons ni le président officiel [Felipe Calderón, PAN], ni le président légitime [Andrés Manuel López Obrador, PRD]. Pour nous, il n’y a rien qui vaille en haut. Ce qui vaut, c’est ce qui va surgir d’en bas ».

Dans une tribune, publiée le 25 par La Jornada, Fernando Gálvez de Aguinaga écrivait fort justement : « Le fait qu’une organisation politique populaire fonctionne comme un conglomérat de mouvements dont les dirigeants doivent obéir à l’assemblée générale du peuple déboussole totalement le gouvernement fédéral ; il ne trouve pas qui acheter, qui emprisonner, qui tuer, pour écraser l’insurrection pacifique qui paraît avoir des centaines de milliers de têtes ».

Soutien : c’est pas le moment de mollir !

Le durcissement du gouvernement fédéral pouvait se flairer depuis quelque temps, il est manifeste depuis hier. Le nouveau gouvernement de Felipe Calderón dit FeCal va entrer en fonction vendredi prochain. Or FeCal est, comme son prédécesseur, de la droite dure. Le ministre qu’il a choisi pour succéder à Abascal à l’Intérieur, Francisco Ramírez Acuña, est connu pour avoir fait monter en flèche les plaintes pour torture dans l’Etat de Jalisco, dont il est gouverneur depuis 2001. De plus, on l’a déjà dit, Fecal a été si mal élu qu’il ne pourra rien faire sans alliance avec le PRI. Tout ce petit monde aimerait bien se donner une image de démocrates civilisés. Bon, mais face à des gens qui menacent les fondements mêmes de leur pouvoir, aucune hésitation : le style bestial a fait ses preuves.

On peut donc s’attendre à ce que les peuples d’Oaxaca aient rapidement besoin de tout notre soutien. Soyons prêts à réagir à la première alerte, ou bien il pourrait ne pas y en avoir deux...

26 novembre 2006

Agenda

<<

2021

 

<<

Février

 

Aujourd'hui

LuMaMeJeVeSaDi
1234567
891011121314
15161718192021
22232425262728
Aucun évènement à venir les 6 prochains mois